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20/02/2016

L'AMBIGU MONSIEUR MACRON.

Enquête sur un ministre qui dérange. Marc Endeweld, journaliste politique et d’investigation à Marianne. Flammarion Enquête. 330 pages. 19.90 €.

Emmanuel Macron a été reconduit ministre de l’Economie, de l’Industrie et du Numérique, du gouvernement Manuel Valls, lors du remaniement ministériel voulu par François Hollande le 11/02/2016.

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Marc Endeweld expose dans son enquête très fouillée, à partir de faits et de témoignages nombreux, la personnalité, les parcours familial, scolaire et professionnel ainsi que l’idéologie et les convictions politiques d’Emmanuel Macron. C’est une lecture dont aucun électeur attaché à la connaissance approfondie de ses représentants ne saurait se dispenser.

Emmanuel Macron est sur le fil du monde politique- un pied dedans, un pied dehors - mais pense au-dessus des partis. Membre du Parti socialiste de 2006 à 2008, il est, depuis, sans étiquette.

Son cas réactualise la thèse du sociologue Pierre Bourdieu exposée dans « La noblesse d’Etat. Grandes écoles et Esprit de corps », aux éditions de Minuit. « ...La noblesse d’Etat qui dispose d’une panoplie sans précédent de pouvoirs, économiques, bureaucratiques et mêmes intellectuels, et de titres propres à justifier son privilège, titres d’écoles, titres de propriétés et titres de noblesse, est l’héritière structurale- et parfois généalogique- de la noblesse de robe qui pour se construire comme telle, contre d’autres espèces de pouvoirs, a dû reconstruire l’Etat moderne, et tous les mythes républicains, méritocratie, école libératrice, service public... »

Extraits discontinus.

Emmanuel Macron appartient à cette noblesse d’Etat et veut s’en distinguer à la fois. Il naît à Amiens le 21/12/1977, dans une famille bourgeoise de province. Son père, médecin spécialiste est professeur de neurologie au CHU d’Amiens, sa mère, pédiatre est aussi médecin-conseil à la sécurité sociale. Sa grand-mère, qui l’éleva, fille de parents illettrés, se hissa au poste de principale de collège : il lui doit son engagement à gauche. Dès la sixième, il entre à La Providence, un établissement privé sous contrat dirigé par des jésuites. A 16 ans, Emmanuel Macron est lauréat du concours général de Français, se passionne pour la musique et décroche le Troisième prix de piano du Conservatoire d’Amiens...C’est dans cette école qu’il rencontre sa future femme, Brigitte Trogneux, (Madame Auzière) fille d’une grande famille influente de chocolatiers, sa professeure de français en classe de première. Elle est totalement subjuguée par les talents d’écriture de son élève...Brigitte pousse le jeune Emmanuel à se dépasser : il gagne un concours d’éloquence organisé par le Rotary Club. Emmanuel Macron quitte Amiens pour entrer en classe de terminale dans le prestigieux lycée Henry- IV du Vème arrondissement parisien où il obtient le bac S avec une mention très bien...

Il parcourt ensuite un long chemin dans les méandres des lieux d’excellence de l’école républicaine : classes préparatoires aux Grandes écoles : khâgne aux épreuves en lettres et sciences sociales et hypokhâgne- Sciences Po Paris avec une inscription parallèle en philosophie à la faculté de Nanterre où il travaille avec le philosophe Paul Ricœur puis obtient un DEA de philosophie sur Hegel. Il intègre ensuite l’Ecole Nationale d’Administration (ENA) de Strasbourg de 2002 à 2004, puis choisit le corps des Inspecteurs généraux des finances (IGF). L’Inspection générale des finances n’est autre que l’un des corps les plus puissants de l’Etat. Peu nombreux –environ deux-cent soixante-, les inspecteurs des finances forment l’élite de l’élite des hauts fonctionnaires français. En entrant dans cette maison Emmanuel Macron fait désormais partie de l’aristocratie du capitalisme d’Etat et de connivence à la française...En 2008, Emmanuel Macron devient rapporteur-adjoint de la commission sur la croissance économique en France, souhaitée par Nicolas Sarkozy et présidée par Jacques Attali, il en sera membre en 2011. Il rentre à la banque Rothschild, devient banquier d’affaires en septembre 2008 et il y occupera les fonctions d’associé-gérant en 2011. En 2012, il pilote une des plus grandes négociations de l’année, celle du rachat par Nestlé d’une filiale de Pfizer. Il devient millionnaire.

Il quitte la banque et réintègre la fonction publique en mai 2012 puis devient secrétaire général- adjoint du cabinet de François Hollande à l’Elysée. Le 27/08/2014, Emmanuel Macron devient ministre de l’Economie, de l’Industrie et du Numérique en remplacement d’Arnaud Montebourg et part à l’assaut de la forteresse Bercy : il reste ministre après le remaniement de février 2016

Certes, Emmanuel Macron n’a pas eu de parents énarques ou capitaines d’industrie...mais il dispose d’un sacré capital social selon l’expression de Pierre Bourdieu dans « Les héritiers ».

Ses qualités sont reconnues par ses nombreux interlocuteurs. Il est brillant, extrêmement intelligent, séduisant, il apprend vite, connait ses dossiers par cœur, dans tous leurs aspects, économiques, financiers et techniques. L’excellence de sa faculté de synthèse est plusieurs fois reconnue. Il n’a aucune illusion sur les gens qui l’entourent. On loue aussi sa bonne humeur égale et sa bonhomie. Le flot de ses paroles est d’une précision redoutable. Il est d’une lucidité incroyable sur tous le gens qui l’approchent. Il est beaucoup plus chaleureux que n’importe quelle icône de la gauche. Il ne juge pas les gens d’où ils viennent mais est capable d’empathie avec tous. C’est aussi celui qui suscite le plus de curiosité à l’étranger. Sa parfaite maîtrise de l’anglais le sert et conforte son image quand il intervient par exemple devant les dirigeants de start- up dans la Silicon Valley en Californie ou quand il s’oppose à George Osborne, chancelier de l’Echiquier du gouvernement de Davis Cameron, lors du colloque franco-britannique à Londres en 2013.

Emmanuel Macron a aussi ses procureurs, ses détracteurs. Emmanuel Macron serait ambigu. Le ministre serait finalement devenu le symbole d’une méritocratie républicaine à bout de souffle, où copinages et connivences prennent le dessus, autant de travers qu’il se plait à dénoncer, alors qu’il a lui-même coché toutes les cases... « A Paris, tout le monde a placé Macron » s’amuse l’un de ses soutiens. Tout le monde est l’ami de Macron aussi parce qu’Emmanuel Macron est l’ami de tout le monde...Ses écarts de langage, « bourdes politiques » contre les fonctionnaires, les 35 heures ou le contrat de travail unique, par exemple, irritent épisodiquement. Mais il veut parler « vrai » !

Ce parcours d’exception en peu d’années s’explique par ses qualités et par son aptitude exceptionnelle pour accroître en permanence son capital social en s’insérant dans un réseau large de puissants, réseau diversifié aux relations en liaisons permanentes et utiles. Emmanuel Macron doit sa carrière à sa capacité à se lier aux « Dominants » français et étrangers qui soutiennent ses diverses candidatures et le conseillent dans ses choix d’orientations professionnelles. La liste est interminable : elle est un des intérêts majeurs du livre. Tout citoyen est conscient du rôle des réseaux mais il est rare de pouvoir en mesurer, avec autant de précision, les effets facilitateurs et les privilèges qu’ils sous-tendent.

Le réseau. L’économiste Marc Ferracci, l’homme d’affaires Henri Hermand, Michel Rocard, Jean-Pierre Chevènement, Laurent Bigorgne, Alain Minc, le philosophe Paul Ricoeur, Gilles Finchelstein de la Fondation Jean-Jaurès à laquelle Emmanuel Macron a collaboré, Sébastien Veil, petit-fils de Simone Veil, Sébastien Proto, futur banquier, Boris Vallaud, mari de la ministre de l’Education nationale, l’historien Patrick Weil, Jean-Michel Darrois, puissant avocat d’affaires, Laurent Fabius, André Verchuren, star de l’accordéon, Jacques Attali, Serge Weinberg patron du groupe pharmaceutique Sanofi-Aventis , Olivier Pécoux directeur général de la banque Rothschild et administrateur du groupe Essilor, Jean-Pierre Jouyet, Gaspard Gantzer communiquant de François Hollande, Mathias Vicherat directeur du cabinet d’Anne Hidalgo, Julien Dray, François Hollande, Pierre Bergé...et puis de nombreux grands journalistes, des chefs d’entreprise du CAC 40, des écrivains, des chercheurs, des géographes, certains membres des gouvernements de François Hollande et ceux de la promotion Léopold Sédar Senghor de l’ENA...Depuis 2014, il rencontre son homologue allemand Sigmar Gabriel une fois par mois et téléphone régulièrement à Wolfgang Schäuble, ministre allemand des Finances. Dès 2013, aidé au niveau des institutions européennes par Jacques Attali, il entre en contact direct avec Jean-Claude Juncker, président de l’Eurogroupe et avec Nikolaus Meyer-Landrut, influent conseiller d’Angela Merkel pour les affaires européennes...

Emmanuel Macron dans son rôle de ministre a mené des combats, contre Henri Proglio évincé de la direction de l’EDF par exemple, et subi des épreuves. Il n’a pas apprécié que Manuel Valls utilise l’article 49 alinéa 3 de la Constitution pour imposer sa loi Macron alors qu’il avait tenu compte des amendements proposés par les députés en acceptant d’échanger très démocratiquement avec eux pendant de nombreuses heures.

Emmanuel Macron est un non-élu du peuple, s’il ne se présente pas à une élection future il lui sera difficile de poursuivre une carrière politique surtout que ses soutiens populaires organisés, et sur Internet, sont réduits. Les sondages lui sont favorables. Dans une gauche dépassée, sous la contrainte de la grande finance et de la globalisation, il doit expliquer de quelle manière il compte instaurer le rapport de force nécessaire à l’établissement d’un véritable compromis entre le capital et le travail. Pour le philosophe Olivier Mongin, Emmanuel Macron doit se tourner vers l’avenir : « il faut qu’il arrive à un vrai déphasage. Il ne doit pas être ligoté, ni par Hollande, ni par le milieu de la deuxième gauche. » En pleine crise de la social-démocratie, Emmanuel Macron doit donc tout autant se réinventer que proposer un autre chemin à la France. Il faut qu’il s’ouvre à l’international. Il est encore trop européen, juge son ami philosophe. Il faut qu’il soit capable d’expliquer ce qui se passe en Chine. Et de tracer un nouveau cheminement, de permettre aux Français de retrouver un sens historique...Le 10/07/2015, Emmanuel Macron confiait à El País : « J’aime ce que je fais, c’est-à-dire changer beaucoup de choses...Ce qui m’intéresse, c’est une ouverture, une modernisation, une transformation idéologique de la gauche... »

Bonne lecture ! [Le chapitre 20 « Manuel Valls l’a tué » est un modèle parfait de lutte politique fratricide.]

Image : http://www.mollat.com

Annie Keszey.

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